Joël Thierry, conchyliculteur retraité.

Publié le par Johnboy FuRu

 

 

            Il les regardait en ricanant. Les voir dépérir de semaines en semaines lui procurait une joie proportionnelle à la frustration qu’il avait éprouvée des années durant à les nourrir, les coiffer, les brosser, les épousseter.

Maintenant, dans leur cage de taille ridicule, ils comprenaient enfin qui était le patron.

Joël Thierry sentait l’envie lui monter au nez. Mais non, il fallait qu’il se contienne et qu’il les fasse souffrir encore ; souffrir encore avant d’en finir avec eux. Pour se contenir, Joël quitta la pièce souterraine en serrant fort dans sa main la tranche de jambon qu’il gardait dans la poche de son gilet depuis tout petit. Il la gardait, au cas où….

 

         Il avait commencé à travailler avec son père dans l’élevage familial dès l’âge de treize ans. D’abord l’été, puis le soir après l’école. Les affaires marchants, son paternel le força à quitter l’école pour l’embauche à temps plein à l’âge de seize ans.

Lui qui rêvait de devenir créateur d’emballages de médicaments, il se retrouvait à travailler douze heures par jour, les pieds dans des bottes en caoutchouc, les mains rongées par le sel de mer, à se faire engueuler par son père qui devenait zinzin ; son père qui ne passait plus à table sans enfiler un slip en velours au-dessus de son jean et qui mangeait une cuillère de verre pilé tous les matins.

Ha ça, il en avait bavé toute sa vie ! Bosser toute une vie en tant que conchyliculteur, ça vous détruit un homme. Toutes ces conneries d’huîtres, de moules, de palourdes, de coques, de coquilles Saint-Jacques et d’ormeaux lui avaient pourries sa vie. Maintenant, il se vengeait.

 

         Il remonta de la cave et s’assit dans le canapé. Il se décapsula une bouteille de jus de poussin maison et relança sa quête de la vérité en regardant une énième fois l’intégrale de « Maguy » en DVD.

Vers l’épisode cinquante-huit, il s’endormit enfin ; juste au moment où Jean-Marc Thibault prononce son fameux « Regarde par la fenêtre, ya un oiseau qui frappe ».

 

         Le ronflement faisait vibrer les barreaux de la cage au sous-sol. C’est le moment que les coquillages attendaient pour mettre leur plan machiavélique à exécution.

Joël Thierry avait enfermé un membre de chaque famille de coquillage dans cette cage. Il voulait les regarder souffrir jusqu’à leur dernier souffle comme eux l’avaient regardé travailler jusqu’à son premier dentier.

Malheureusement pour Joël Thierry, il avait mis dans cette prison une palourde de la pire espèce…

Ce coquillage infect n’eut aucun mal à convaincre ses cousins captifs de tenter l’évasion.

Personne ne broncha quand la palourde désigna l’ormeau pour être sacrifié afin de forcer le cadenas. La coque fut, elle, laissée en route pour casser la serrure de la cave.

Portée par sa folie meurtrière, la palourde n’allait pas s’arrêter là. Elle en voulait à mort à Joël Thierry de l’avoir privée si longtemps d’algues et d’eau salée pendant si longtemps.

Alors que ses camarades d’escapade étaient prêts à mettre les bouts devant la porte ouverte de la baie vitrée, la palourde était quant à elle bien décidée à en finir avec son tortionnaire.

Elle allait faire à celui-ci ce que lui ne s’était pas décidé à faire. Le tuer. Elle se  marrait bien. La part d’humanité qui restait en Joël Thierry était ce qui allait le tuer. Ahahahah.

 

         Elle grimpa sur lui, pris la tranche de jambon qui était dans la poche de son gilet et la lui enfonça bien profond dans la gorge. Joël Thierry s’étouffa et mourut dans d’atroces souffrances très très longues.

La pire palourde de tous les temps.

Riant aux larmes, elle rejoignit ses collègues coquillages.

 

Fiers, ils allaient pouvoir rejoindre la mer, ne laissant derrière eux que l’odeur du sang. L’homme perdait une nouvelle bataille face aux fruits de mer.

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