La tauromachie des palourdes (épisode 1)

Publié le par Johnboy FuRu

     La tauromachie des palourdes

EPISODE 1




     « Papa, pourquoi les crevettes dansent et les crabes ils dansent pas? ». J'avais 8 ans, j'en ai 28. Vingt ans plus tard, je ne comprends toujours pas pourquoi mon père m'avait collé une grosse torgnole en guise de réponse. Incompréhensible. Vingt ans plus tard, je ne peux toujours pas supporter les fruits de mer. Chantonnez-moi « à la pêche aux moules » et je vous promets que vous y laisserez au moins un œil.


      Sur ce passage, Adalbert posa son livre. Comment avait-il pu se laisser tenter et acheter ce roman fantaisiste alors qu'un bon vieux Max Gallo l'aurait ravi pendant des semaines.

« La tauromachie des palourdes ». Le titre l'avait tenté; la lecture l'a fait regretter. Il alla vers la cuisine et aperçu le gratin de pâtes que la mère lui avait fait envoyer deux ans auparavant pour fêter son permis. Un bon repas en perspective. Il lui restait aussi du pain. Ça plus la tranche de salami qui servait à caler son meuble de salle-de-bains... Un régal se profilait et peut-être celui-ci lui donnerait l'occasion d'oublier cet affreux bouquin.

Il brancha ses tringles à rideaux clignotantes et cala un bon vieux Bashung sur sa platine. Au lieu d' « Osez Joséphine » du pote Alain, c'est Mylène Farmer qui se met à lui parler:

  • - Cher Adalbert, bonsoir. Je suis Mylène Farmer, la femme la plus célèbre du monde depuis Tatie Danièle. J'ai besoin d'un service. Peux-tu m'aider?

Le caractère socialiste de notre héros lui fit tendre un mouchoir vers la platine.

Rugissante, Mylène lui cingla:

  • - Non! Bougre dingue! Écoutes-moi! Obéis-moi et je te promets ton poids en petits pois!!

Il repocha son mouchoir et se mit à réfléchir. « Mon poids en petits pois ça fait quoi? Et le cours du petit pois? Faut que je demande à mon petit doigt. ».

  • - Arrêtes tes conneries, suggéra Mylène, n'hésites pas. Si tu acceptes, je t'offre en plus une bouteille d'eau dédicacée.

La grandiloquence de cette offre lui fit accepter le contrat.

  • - Je suis à toi Mylène, demandes-moi ce que tu veux.

  • - Je veux que tu m'aides à retrouver le crâne de la première personne dans l'histoire à avoir perdu sa carte bleue.

  • - ?!!??

  • - Nan, je blague. J'aimerais juste que tu fasses danser un crabe pour moi.

  • - Mais... mais... c'est les crevettes qui dansent.. les crabes ils dansent pas!..

CHTOUFFF!!! De la fumée partout dans la pièce mais, apparemment, Adalbert en avait disparu.


      Il fut projeté, dans la seconde, à l'intérieur du livre. Page 67 exactement. Merde, il n'avait pas été jusque là; il ne connaissait pas cette partie de l'histoire. Qu'allait-il bien pouvoir lui arriver? Bon, en tous cas, ce qu'il remarqua en premier lieu, c'est qu'il était en bas de page, juste à côté du numéro. Que faire? Comment sortir du livre? Ou alors, était-ce une occasion unique de faire danser un crabe? C'est ça! C'était un signe! Il était sur la bonne voie. S'il ya avait bien quelque part un crabe capable de danser, cela ne pouvait être ailleurs que dans cet horrible bouquin qu'il se cachait.


      Une force invisible semblait lui parler. Il sentait, non, il savait ce qu'il devait faire. Il tourna la tête vers ce 6 et ce 7 de trois mètres de haut, choisit le 7 et se lança.

Adalbert grimpa au sommet du chiffre. De là, les mots formaient sous lui un étrange océan. Désormais, tout lui paraissait simple. Il devait plonger; plonger vers les mots pour se retrouver projeté dans l'histoire. Il ferma les yeux, serra les dents et les poings, et plongea.


      Pendant la chute, il ne se passa rien, rien hormis cette inquiétude qui lui tordait les tripes. Il ne sentit même pas le changement. D'un claquement de doigts, il se retrouva dans l'histoire. L'instant d'avant, il se sentait tomber; celui d'après, il était en train de courir sur une plage boueuse. Comme ça. Ses pieds avaient touché le sol et il s'était mis à courir. Ou plutôt, ses jambes s'étaient mises à courir et lui suivait. Pourquoi couraient-ils, lui et ses jambes? Qu'est-ce que ses membres inférieurs fuyaient?

Il ne parvint pas à stopper sa course, néanmoins, il put tourner la tête. Merde, c'est quoi ce plan?!? Il aida ses jambes à courir plus vite car d'après ce qu'il venait d'apercevoir, il semblait poursuivi par une espèce de coquille Saint-Jacques gargantuesque.

La coquille bondissait vers lui; des bonds de plusieurs mètres qui la rapprochait à vitesse grand V de sa proie.

Adalbert sentait sa dernière heure toute proche. Pourquoi avait-il acheté ce maudit bouquin? Maudit bouquin!... Il se retourna à nouveau. Il vit les dents acérés du crustacé. La coquille allait le rattraper dans... mais... Un truc passa au-dessus de sa tête pour atterrir droit dans la gueule du monstre.

Et BOUM!! La coquille Saint-Jacques explosa! Le corps d'Adalbert fut projeté à quelques dizaines de mètres et il perdit connaissance.


      Son esprit s'éveilla. Mais son corps était raide. Son cerveau bourdonnait et ses paupières étaient trop lourdes pour être soulevées, et ses pensées perdues. Il tentait vainement de remettre ses idées à leurs places mais il avait l'impression que le mobilier de son crâne ne l'était plus, en place.

En même temps, il se sentait flotter. Ses oreilles sifflaient mais il avait l'impression d'entendre par delà les sifflements de sombres murmures.

Peu à peu, les sifflements s'arrêtèrent et les murmures se firent dès lors plus distincts.

Il capta quelques phrases:

  • - Il est bien amoché. Qu'est-ce qu'on va faire de lui?

  • - On va faire comme d'hab', stupide homme. On l'amène au chef et lui seul décidera de son sort.

     Merde le livre. Ça lui revenait. Il y était encore. La coquille Saint-Jacques... Et ce chef? Meeeeeeerde....

La peur réveillait ses souvenirs et poussa même ses paupières à se soulever.

Blanc. Tout était blanc. D'un blanc lumineux. Il eut un mal de chien à garder les yeux ouverts. Il était ébloui. Son corps se remettait à bouger peu à peu. En bougeant bras et jambes, il s'aperçut qu'il flottait bel et bien parmi cet océan de blancheur. En tournant la tête, il vit les deux types qui murmuraient. Du moins, il ne vit que leurs visages car ils étaient vêtus, chaussures et gants y compris, d'un blanc semblable à celui de l'espace qui l'entourait.

  • - Haaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaa!, ne put retenir sa bouche.

  • - Heu..... Sylvain, je crois que notre ami est réveillé..

  • - Je crois que je l'avais remarqué, grosse buse.

Adalbert aurait aimé s'enfuir mais son corps qui commençait à se réveiller n'était plus qu'une douleur intense.

  • - Calme-toi l'ami, je sais ce que ça fait, on est tous passés par là. Bon Ok, tu es coincé dans un livre, mais vois le bon côté des choses: tu es entre nos mains et mieux vaut ça qu'être dans la gueule d'une de ces satanées coquilles Saint-Jacques. T'inquiètes, on est bien planqué. Nous sommes sur le troisième de couverture, autrement dit, au dos du résumé. Tu sais, personne ne regarde jamais cette page. Tu me diras, c'est normal, y a rien à y voir. Ça serait quand même plus sûr que t'enfiles le costume blanc qu'il y a à côté de toi, on sait jamais, ici, le risque zéro on connaît pas. T'as qu'à jeter tes fringues voyantes sur la tranche, derrière la reliure, personne viendra regarder. Quand tu seras prêt, on t'emmènera voir notre chef. Au fait, moi c'est Sylvain et lui c'est Connard mais n'importe quelle insulte lui convient alors te gêne pas, fais-toi plaiz'. Ah, dernier truc. Si tu pouvais fermer ta gueule.

La bouche d'Adalbert tenta tout de même un « Haaaa... » mais un poing dans sa figure mis rapidement fin à cette tentative.



A SUIVRE...

 

 

(texte paru dans le "Brique Magazine n°1 et illustré par Mattt Konture)

 

Publié dans textes de fanzines

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