Une bonne tranche

Publié le par Johnboy FuRu

Secrètement, il pleuvait. La tranche de jambon que j’avais planqué dans la poche intérieur de mon imper le sentit tout de suite. Elle commença à s’agiter dans tous les sens et à pleurer pour que je la libère vu qu’elle voulait aller faire des bons dans les flaques. J’avais beau lui expliquer que c’était un secret et que si les gens la voyaient s’égayer dans une flaque, ce serait la panique. Toutefois, je ne pouvais pas vraiment m’opposer à elle. Je lui devais la vie. Elle m’avait tiré d’un sacré pétrin à Singapour. Depuis, je cherchais à lui rendre la pareille. J’étais prêt à tout pour lui être agréable et lui rendre les choses aisées. Hé oui, de nos jours, la vie est loin d’être une sinécure pour une tranche de jambon. Ya toujours un pot de miel pour vous regarder de travers ; ou un chausson aux pommes qui veut vous cirer les pompes, ou une pluie qui tombe en secret et que même si vous vous le savez, hé ben c’est trop dangereux d’aller faire la folle dans les flaques sinon c’est panique et désastre assurés.


Depuis la grande pluie de 1997 et la révolte des parapluies, les averses étaient obligées de vivre dans la clandestinité et les parapluies, qui avaient le pouvoir depuis, faisaient régner la terreur et enfermaient dans des cocottes minutes géantes la moindre personne se trouvant humide de par les rues.

La pluie tombait avec la plus grande discrétion tout en évitant avec soins de mouiller les passants. Si quelqu’un se rendait compte qu’il pleuvait ou s’il apercevait une flaque du coin de l’œil, par instinct de survie, il faisait mine que rien car mieux valait que le gouvernement parapluie n’en sache rien. Une personne se sentant mouillée filera droit dans les caves où avaient fleuri des salons de séchage tenus pour la plupart par des suédois. Bien sûr, les dits salons étaient interdits par la loi mais le suédois est malin et il sait très bien qu’un parapluie n’irait jamais voir ce qui se passe sous le niveau du sol car ses baleines ne résisteraient pas. De plus, la police des parapluies usait son temps, et l’argent du contribuable, dans d’interminables tournois de baby-foot.


Singapour, Août 77. C’est là que j’ai rencontré mon premier baby-foot. Je m’en rappelle parfaitement ; c’était un soir de cuite au Picon pur. Je rentrais dormir dans un ULM que j’avais loué à cet effet lorsqu’au coin d’un boulevard, au milieu des putes borgnes et des gnomes voleurs de slips, je l’aperçu, droit comme un colonel, un cigare à la main. Bien sûr, j’avais déjà vu des baby-foot à la télé ou dans l’eau de vaisselle mais j’avais toujours espéré ne jamais avoir à en croiser un.

Il me suivit et au détour d’une ruelle me sauta dessus. Quelques secondes plus tard, je me trouvais dans une posture austère, la barre du gardien de but rouge sous la gorge. Je m’évanouis et à mon réveil, j’étais non pas mort mais au lit avec une tranche de jambon. Quand elle me conta avec quelle dextérité elle s’attaqua à ce féroce Bonzini, je ne pus que l’embrasser et lui proposer de me suivre en France où je pourrais lui offrir le gîte dans la poche intérieur d’un vieil imper qui devait traîner quelque part, aux alentours du grenier de mes parents.

Que de plaisirs nous nous sommes donnés par la suite. Quand je me remémore nos premiers émois, je la revois lovée autour de mon sexe, le gras pétillant de sensualité. Mais je me sens toujours redevable.


Alors, ça y est, je ne peux plus lui opposer mon refus et la voilà partie vers la plus grosse flaque. Elle s’y jette avec la plus grande parcimonie. Seulement quelques secondes de joie et d’amusement et les premières rafales de mitraillettes résonnent déjà. Ma dette est effacée ; la tranche de jambon est morte.


Je dédicace cette histoire à sa mémoire et prie tous les jours pour le salut de son ham…

 

 

 

(cette petite histoire est paru dans le "phosphènes", fanzine amiénois)



Publié dans textes de fanzines

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